A propos de l'auteur:
ressortissant de la société civile immigré irrégulier en politique, ex jospiniste.
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"Naturellement, tout gouvernement, tout parti au pouvoir prétend agir au nom de l’intérêt général. (...) Reste que l’intérêt général n’est pas une notion abstraite et neutre. (...) Se dissimuler dans les plis de l’intérêt général, c’est finalement dépolitiser la société, postuler une unité factice, vider a priori de tout sens l’intérêt du débat démocratique." Lionel Jospin
"on n’est pas plus ou moins à gauche en fonction de l’intensité de ses revendications mais en fonction de la réalité de ses réalisations." Dominique Strauss
Kahn
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Peut-être est-ce parce que la sphère médiatique, aussi bien que celle des blogs, concentre une population importante de centristes mous que le principe du "point Godwin" a eu autant de succès. Il s'agit, en pratique, de s'interdire l'usage de mots comme "fasciste", au nom d'une sorte de postulat selon lequel Jean-Marie Le Pen aurait seul le monopole de ce qualificatif. Il semble en effet que pour certains le terme "fasciste" soit quasiment désuet, au point en tous cas qu'il ne trouve plus de pertinence dans la société dans laquelle on vit. Nous conserverions donc le specimen le pen au titre de la protection d'un patrimoine politique en voie de disparition.
Chose surprenante, l'individu qui a été le plus rapidement désigné comme devant bénéficier de cet embargo sémantique à l'entame de la campagne a été sarkozy: sarko y'en a pas facho. Allez savoir pourquoi. Peut-être est-ce suite aux nombreux déjeuners place beauvau dont il a "honoré" les rédactions en décembre dernier. Nicolas a d'ailleurs rapidement donné le la en surjouant les vierges effarouchées à la moindre remarque. Ce qui lui a permis d'essuyer assez tranquillement, début janvier, un premier tir au canon qui n'aurait pas dû être raturé aussi facilement.
Parallèlement à cet interdit, ou plutôt concomitamment, la mode du brisage de tabou s'est généralisée. Souvent, il ne s'agissait que d'une figure rhétorique innocente, chacun se vivant comme lanterne éclairant la pénombre de la pensée unique, laquelle est toujours celle des autres. Mais c'était sans compter l'existence dans le champ politique d'un excité qui ne s'encombre surtout pas des préventions minimum communément admises. Le migraineux en question a donc remué les remugles nauséabonds d'autant plus vaillament qu'il savait qu'il ne serait pas dénoncé, par la grâce du postulat étonnament posé plus haut. Pensez-vous! ce candidat est républicain, forcément républicain.
Chacun, y compris à droite, a pu voir l'évidence (et ici) niée par nos commentateurs: ce candidat là se distingue nettement de ses collègues de droite, et pas favorablement. Le "talent" qu'on lui prête vient en réalité de ce qu'il s'épargne les inhibitions dont d'autres rechignent à se défaire.
La première désinhibition est directement héritée de Chirac, c'est celle qui lui a fait dire "je vous surprendrai par ma démagogie". Les Juppé et autres Fillon ont ce handicap: leurs pudeurs se voient, ils n'ont pas assez travaillé cette démagogie pour que cela soit naturel et on perçoit que leur fierté souffre quand ils sombrent dans ces facilités. L'ego de sarkozy est différent, il ne se pique pas d'élégance ou de finesse intellectuelle, c'est un viandard pour qui seul le résultat compte: embobiner un maximum de gogos.
La deuxième désinhibition est une rupture par rapport à Chirac: des "bruits et l'odeur", sarkozy en commet quasiment toutes les semaines. On trouve difficilement un
cliché, un préjugé, un amalgame, qui n'aie été "détabouisé" par le petit nicolas. Des catégories de population sont flattées. D'autres, implicitement et de manière fantasmatique,
sont stigmatisées, réduites à de la chair à canon électorale. Dans le verbe mais aussi dans les faits (voir le rapport de la cimade). La frontière entre rentier du lepénisme et lepéniste tend à s'estomper, et les atteintes récurrentes à l'esprit démocratique ne
rassurent pas. Les amitiés louches non plus, qui
n'empêchent pas sarkozy de voir ses opposants comme le parti des voyous, exhumant cette vieille rhétorique de l'anti-France.
Il faut dire que son inspirateur Bush avait déjà affublé son contradicteur Kerry de cet adjectif d'"un-american", puis de manière plus habile de "not
american". Eh oui, certains comportements ne sont "pas américains", comme les réserves exprimées quant à l'engagement militaire par exemple. Qu'en sera-t-il pour sarkozy? les bellicistes tièdes
seront-ils qualifiés de mauvais patriotes? Notre pays à l'histoire si
vertueuse peut-il souffrir en son sein des citoyens qui contestent la justesse de sa cause et la pertinence d'un éventuel guerroiement?
Que ce soit par cynisme ou par inculture, certaines limites ont été franchies, dans un mouvement qui, ne nous y trompons pas, est le contraire du courage politique. Dans cet élan de démagogie la plus vulgaire, la raison et le jugement, éléments nécessaires du débat, ont pris de coups. Dans ce geste de perméabilité aux idées jusque là contenues, la démocratie a été abîmée. Il ne faudrait pas que demain, par la combinaison de ces deux mouvements, ce soit l'honneur de la France qui soit souillé.


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