Mercredi 25 mars 2009
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L’un des traits les plus originaux de la période, dans le champ des structures sociales, et qui est aussi
l’un des plus troublants, est l’émergence d’un nouveau groupe dominant. Bien qu’il soit d’un type récent, il tend à emprunter certains traits des anciennes aristocraties. La France est bien moins
républicaine qu’elle ne le proclame. Les inégalités sont nombreuses chez nous et les traces des mentalités issues des longs siècles de l’Ancien Régime restent patentes.
Or le retournement opéré par cette nouvelle caste touche aux principes comme aux comportements. Sur le plan
des principes, elle affirme le caractère fécond de l’inégalité. Elle n’entend pas protéger ses privilèges en se tenant prudemment sur la défensive. Elle est sûre de ses droits et elle en
revendique de nouveaux. Pourquoi se prend-elle pour une aristocratie ? Parce qu’elle s’affirme d’une essence différente. D’où émerge-t-elle ? D’une alliance implicite entre des grands dirigeants
d’entreprise, des financiers, des cadres élevés de l’industrie et des services, certains hauts fonctionnaires de l’Etat et des privilégiés des médias.
Tout en invoquant le modernisme et sous prétexte d’adaptation à l’époque, ce groupe opère un retour en
arrière pour adopter une vision des rapports sociaux qui s’inspire d’un passé lointain, dans le sens où il distingue totalement son sort de celui des autres. Il est en quelque sorte le nouveau «
groupe de prestige » (pour parler comme Max Weber) du monde moderne. Ce groupe enjoint aux autres catégories sociales de faire des sacrifices, au nom de la compétition mondiale ou de l’équilibre
de l’économie, mais ne consent pour lui-même à aucun effort ou renoncement et ne conçoit même pas que la question se pose. Le discours des représentants de ce groupe oscille constamment entre
l’insensibilité sociale et la bonne conscience idéologique.
Naturellement, ce groupe de privilégiés ne peut être simplement assimilé aux anciennes aristocraties : il ne
fonde pas son essence distincte et ses droits particuliers sur le sang, le droit divin ou la tradition. Il ne méconnaît pas les privilèges de la naissance et d’aucuns savent cultiver leur
généalogie, mais, dans le discours public, il se réclame avant tout de la rationalité économique et de l’« efficacité ». Bref, il a la raison pour lui.
Méthodiquement, il explique pourquoi les salariés doivent renoncer à tout excès d’espérance. Il faut
inévitablement réduire les coûts de production face à la compétition mondiale et aux pays à bas salaires. Il faut réduire la taille de l’Etat-providence pour diminuer les frais généraux de la
nation. Le tout, nécessairement, pesant sur les salaires, l’intensité du travail et la protection sociale de la masse des salariés petits et moyens. Bien sûr, il peut venir à l’esprit de demander
à ces chantres du sacrifice ce qu’ils sont prêts, pour les besoins de la bataille économique, à concéder eux-mêmes : sur leurs profits, sur des salaires très élevés, sur leur propre temps de
travail, sur leurs nombreux avantages secondaires, sur leurs retraites spectaculaires ou leurs indemnités fastueuses en cas de départ. Mais la rationalité économique a réponse à tout. On ne
saurait toucher aux profits, imposer davantage le capital, limiter les salaires extravagants sans décourager les initiatives et paralyser les énergies créatrices, sans provoquer des
désinvestissements et des délocalisations d’entreprises ou encore sans entraîner des fuites de cerveaux ou de talents. Des tentations aussi fâcheuses seraient antiéconomiques et nuiraient
finalement à tous. Elles ne sauraient donc être envisagées.
Bien des membres des catégories professionnelles ou des milieux d’où émane ce nouveau groupe privilégié ont
une conception de leur place et de leur rôle plus classique, moins avide et moins arrogante. Il n’empêche: ce groupe a une perception aiguë de ses intérêts. Si la conscience de classe s’est
émoussée ailleurs, ce n’est pas le cas pour cette sorte de caste, qui mêle les habitudes de l’ancienne bourgeoisie et les réflexes neufs d’une couche conquérante. Elle défend systématiquement et
sans la moindre vergogne ses intérêts. Elle le fait directement à travers ses représentants, ainsi que l’a montré le cours offensif que l’ancien président du MEDEF a imprimé à ce qui fut le
Conseil national du patronat français.
Cette nouvelle « aristocratie » sait aussi faire prendre en compte ses intérêts par d’autres. A la différence
des pays où existent des groupes de presse autonomes qui tirent leur richesse et leur développement de leur métier lui-même, nombre de médias audiovisuels ou de la presse écrite sont possédés en
France par de grands groupes industriels (Bouygues, Lagardère, Dassault…) ou bien ont ouvert largement leur capital à des groupes économiques ou financiers. On se doute que ces médias – au-delà
des choix des journalistes eux-mêmes – sont globalement sensibles à l’idéologie et la mentalité de ces milieux, et en diffusent largement les arguments dans le public. Ainsi, quand l’influence
n’est pas directe, elle s’exerce par imprégnation et identification.
De plus, cette catégorie sociale est peut-être la seule aujourd’hui à se vivre comme internationale, ce qui
lui donne une vision spécifique de la mondialisation. Ce n’est pas qu’elle soit mieux structurée que d’autres. Après tout, il existe des organisations internationales de salariés, comme la
Confédération européenne des syndicats. Mais ce groupe hégémonique a changé de culture par rapport à la bourgeoisie traditionnelle. La bourgeoisie ancienne était patriote, parfois nationaliste,
en tout cas, en France, protectionniste. La nouvelle caste se veut internationale, voire transnationale. L’espace économique national n’est pas sa référence naturelle. Elle épouse au contraire
l’univers et l’idéologie de la mondialisation capitaliste, car elle y trouve la justification de son existence et de ses exigences. La ramener à une meilleure conception de son utilité sociale et
à ses devoirs nationaux est une urgente nécessité pour l’équilibre de notre société, tant son comportement et ses privilèges scandaleux commencent à provoquer de la colère dans le
pays.
Voilà entre autres ce qu'on peut lire dans "Le monde comme je le vois", Lionel Jospin, Broché, 2005. Toute
ressemblance avec l'actualité concernant des individus en position de capter les richesses de manière indue et qui en abusent avec une désinvolture sidérante ne serait que pure
pertinence.
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